Elle décida d’aller au marché, à pied. Elle se devait de tester sa cheville tout en douceur, sur les ruelles pentues qui vont à la place du Grand Martroy.
En sortant de l’immeuble, elle traversa pour aller dans le soleil, s’appliquant à ne point boiter, la démarche souple, un sourire intérieur si grand que les gens sur son passage ne pouvaient s’empêcher d’y répondre. Le ciel était d’un bleu intense, un bleu d’été à faire pâlir l’Oise étale.
Bientôt midi. Sur le trottoir, un homme buvait du café en fumant sa cigarette. La ruelle montait, toute dans l’ombre. Le bleu du ciel s’était accroché aux volets d’une façade rebondie.
Sur la petite place, le vendeur de pommes, de belles clochardes. Un poissonnier, un charcutier, les étals s’étiraient jusqu’à l’autre rue. Elle allait lentement sans s’arrêter, quittant la place, prenant l’allée piétonne. Des petits chèvres, crémeux, d’autres secs. Elle en choisit un, deux et trois. Ils venaient de la ferme des Tournelles qu’elle connaissait
bien. Elle continua, se dirigea vers la cathédrale Saint Maclou.
Il y avait toujours la queue devant la charcuterie du coin. Devant l’enseigne de la Corbeille d’argent, des pâtisseries orientales, de la pistache, du miel, un parfum d’amande. Tout à côté, des vêtements bon-marché, des nouveautés, la fleuriste. Les rillettes de thon étaient en promotion.
La rue musardait et montait toujours. Un enfant proposait des bouquets de jonquilles des bois. Sa maman était installée à l’autre bout de la place. Les huîtres, des Marennes, des bretonnes, elle saliva. Pas aujourd’hui, elle était venue acheter du fromage, pour la fête !
La boutique ne désemplissait pas. En attendant son tour, elle écoutait, le vendeur, un poète. Pourvu que ce soit lui qui la serve. Il parlait de la Corse, de châtaignes, de la garrigue, des herbes, il racontait la genèse des pâtes cuites, comparait, faisait goûter. Que c’était bon ! Des pâtes piquantes, râpeuses, fondantes, fruitées délicates. Du morbier, du munster, du brin d’amour dans sa croute d’herbes, un Brie de Melun, de l’Etivaz suisse, du Brocciu Passu. La note allait être salée…
Le printemps valait bien ça !
Midi. Les cloches de la cathédrale entonnèrent leur carillon. Elle quitta le soleil, pénétra entre les travées, ses fromages à la main. Le majeur droit dans l’eau du bénitier, comme lorsqu’elle était petite. Une goutte pour se décorer le front. La fraicheur, l’odeur de pierre humide, au bout des bras des pâtes odorantes.
La lumière était si belle. Les vitraux avaient mis le feu à la pierre. Dieu, en partant, avait laissé du beau pour que l’on se souvienne.
Les cloches se turent. Elle sortit, en clignant des yeux. Le ciel avait pâlit. La ruelle se mit à descendre pour le chemin du retour.