Simone

Elle n’a plus de nom, plus de passé. Elle traverse le présent en cahotant enfermée dans son néant. Elle va de la chaise sécurisée à son lit à barreaux. Elle est un peu là, parfois, de moins en moins souvent. Elle ne sait plus sourire. Elle oublie le boire et le manger, les besoins de son corps endolori. Elle doit réapprendre chaque jour le visage de son époux, s’abandonner aux mains d’étrangers qui viennent la laver, la langer, la soigner.
Une nouvelle plaie sur son visage, du sang coagulé. C’est difficile de marcher quand on a désappris. Elle n’a plus toute sa tête. Elle l’a perdue à la mort de son aîné, au décès de sa cadette. Elle avait tenu bon, sans se répandre, sans rien dire. La maladie, le traumatisme ? Les docteurs ne savent pas trop. Elle n’en dit rien. Elle s’éteint en silence. Elle n’est déjà plus là. Elle regarde son pied, cache ses yeux derrière sa main, esquisse une grimace de politesse, contemple les hématomes peints sur ses bras. Elle parle d’une voix mal assurée, poursuivant une conversation où nous n’étions pas conviés. Elle ne comprend pas pourquoi on lui impose la présence de ce méchant homme qui l’invective et la bouscule depuis son réveil. Elle caresse les cheveux de la dame qui s’emploie à réduire l’œdème qui déforme ses chevilles. Le temps a disparu, emprisonnée la souffrance. Elle garde tout ça dans un coin,
très loin. Elle regarde une mouche sur la toile cirée, avance un doigt, l’insecte s’envole en bourdonnant. Elle le suit des yeux un instant avant de rentrer dans sa coquille.
L’année dernière, elle s’occupait encore de la cuisine, du ménage et des fleurs. Le soir, elle tricotait en suivant « les chiffres et les lettres » aux côtés de son mari. Elle lui relisait les chiffres, lui précisait les lettres étalées. Depuis des années il ne voyait plus que des ombres.
Demain, leur fils viendra lui dit l’homme qui parle si fort. Gilles, lui précise-t-il. Elle n’entend pas, elle est fatiguée.

 

3 réflexions sur “Simone

  1. Bonjour.J’aime ces portraits sensibles… ils me sont familiers… ils nous incombent d’en prendre soin, de les écouter, de les regarder… j’ai lu avec émotion aussi, touchée par la réalité.merci pour cette lecture. A bientôt.

  2. Beaucoup d’émotions en lisant tes mots qui font émerger des souvenirs difficiles mais aussi des moments de tendresse.

  3. Quel que soit le nom de la maladie qui terrasse nos aînés, c’est toujours une déchirure de les voir s’éteindre à petit feu. Même ces instants d’innocence infantile auxquels ils se raccrochent n’ont pas tout a fait la même intensité de tendresse qu’avec de jeunes enfants. La progression ne va pas dans le même sens.

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