Paulette

C’était les derniers jours de l’hiver. La nuit tombée, on l’avait accompagnée, bordée comme chaque soir. La lumière éteinte, on lui avait dit bonne nuit. Il était l’heure de dormir. Les gestes se répétaient du matin au soir et tout recommençait.

Parfois, un changement venait perturber l’ordonnancement de la journée. La visite d’un enfant. Ils venaient quand ils le pouvaient. Elle souriait, elle s’absentait et puis elle se refermait.
Le monde était devenu tout petit autour d’elle. La maladie fermait la porte, toutes les fenêtres.

Il n’y avait plus de place, ni pour la douleur, ni pour les regrets. Il était passé le temps des souvenirs, des jours heureux. Il ne restait vraiment presque rien, juste un souffle.
Elle ne s’était pas réveillée. On l’avait retrouvée à l’heure du déjeuner, le visage en paix, un sourire aux lèvres. Elle était partie en rêvant.
Le corps au repos elle s’éloigne, elle a quitté la chambre aux rideaux, les autres endormis.
Elle est en chemin. Elle va rejoindre Jacques. Il l’attend. Elle va retrouver ses mots. Il l’aidera à tout remettre en place. Ils se souviendront ensemble. Elle va réapprendre à chanter, à sourire, à écouter. Ils seront main dans la main pour l’éternité.
Ses petits, leurs enfants pleurent. Ils sont soulagés, bouleversés. La mort a déjà commencé à effacer la maladie. Ils vont pouvoir se souvenir de maman lorsqu’elle était vivante, lorsqu’elle était aimante. Ils entendront parfois un couplet, un refrain venu de loin.

Maman est morte pour de bon. Maman est revenue. Elle dort pour toujours. Elle a perdu ses couleurs. Elle rajeunit. Un air d’autrefois au bord des lèvres. Elle fredonne une chanson douce.

Leur maman était morte. Elle reposait dans son linceul de satin blanc, paisible. On avait enroulé un chapelet entre ses doigts serrés. Son visage de cire endormi.

Elle n’était plus là, elle était déjà partie. Cela se voyait. Elle était légère, sans regrets. Elle allait rejoindre celui qui l’attendait comme au premier jour, celui qui l’avait emmené loin d’elle, près de lui, pour la vie. Tout autour, noyés par l’émotion, les vivants pleuraient en silence. Le dernier rempart contre la mort était tombé. Le ciel s’ouvrait. Il était vide.

Les souvenirs se pressaient. Des images, des odeurs d’enfance, des mélodies. Le temps des chagrins, des gros câlins et des jeux, lorsque la maison était grande encore et le temps infini.

Grand-mère était morte. Les yeux rouges, ils prenaient place dans le rang, avançant d’un cran dans la vie. La fin existait après tout. Elle viendrait un jour. Ils prenaient, avec leurs larmes comme seule arme, la mesure du temps qui passe, l’étroitesse du chemin. Ils voyaient plus clair à l’horizon.

Le maître de cérémonie officiait. Il faisait diligence. Il avait pris sa voix compassée, un ton de circonstance. Il chuchotait, indiquant les étapes obligées. En gestes mesurés, il invitait chacun à sa place. Il rappelait les rites, les règles de bienséance pour adoucir la peine.

Dans la nef de l’église Saint-Michel, les vitraux flamboyaient. Ils étaient tous là pour accompagner Paulette à sa dernière demeure. Une voix claire et haute rendait louange au Seigneur. L’assistance reprenait. Des témoignages, des chants pour ouvrir un chemin de lumière, cristalliser des souvenirs.

A l’extérieur le printemps se préparait. Les pies consolidaient leurs nids. Le temps d’une dernière prière. Les primevères et les jonquilles s’ouvraient. On avait creusé six pieds de terre. Les bourgeons se gonflaient. Paulette dormait dans le satin.

Elle avait été une mère admirable, un modèle de douceur, une épouse aimante, une compagne indéfectible. Paulette c’était tout ça.

On ne pouvait parler d’elle sans évoquer Jacques. On parla donc de Jacques, de Paulette à ses côtés. Certains vinrent lui rendre un dernier hommage. Ils se succédèrent, la voix cassée. Ils se firent tout petits pour dire leur souffrance, la peur, au revoir Maman.

Un vieil ami, un prêtre, vint rappeler qu’elle était femme, qu’elle était elle avant d’être épouse ou mère. Il lui rendit sa liberté. Il évoqua la maladie, ajoutant un sourire au souvenir. Même malade, même absente, elle était libre, imprévisible Paulette. Une manière de dire qu’avant d’être mère elle avait été une petite fille espiègle, une jeune fille, une femme.

Il restera l’amour maternel, le souvenir, des albums à partager, un tissu d’images, des mélodies à reprendre en chœur. Rien ne perlera de ses désirs, de ses chutes, seuls paraîtront les liens. La mort embellie, raccourcit tout. Comme c’est triste. Où est-elle, la petite fille, la jeune fille, où la rencontrer désormais ?

Il ne reste que la douleur, un grand vide, aucune trace visible à l’extérieur. Paulette s’en est allée.

 

5 réflexions sur “Paulette

  1. Quand la maladie est là et diminue, beaucoup sont apaisés quand l’heure vient , ils en ont simplement assez .

  2. Une génération qui s"éteint .Ce billet est extremement beau, beau d’amour , de reconnaissance .Oui elle est partie, sans souffrance et ça c’est bien .L’absence, le vide oui … la vie , elle a fait sa vie et les enfants rejoindront un jour Paulette et Jacques. Billet magnifique .Pas de traces visibles , mais des photos , des souvenirs, voir des petits films … Puis la vie reprendra son cours , filera selon le temps accordé à chacun et tout ce monde se rejoindra à leurs cotés .

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