Le cloporte

Devant l’hygiaphone elles parlementent, elles supplient, elles pleurent. Elles ne savaient pas, c’est la première fois, elles avaient promis de venir, il attend.  Une minute, une seule minute de retard, elles remplissaient le formulaire et n’avaient pas vu que les familles s’étaient déplacées. Elles viennent de si loin, ce n’est pas juste.

–          Ce n’est pas possible. Le verdict est sans appel.

–          Une minute de retard à la gare, le quai est vide et le train est parti, leur rétorque-t-on.

–          S’il vous plait, je vous en supplie hoquète la plus jeune.

–          C’est le règlement, partez, vous bloquez le passage.

Enfermées dehors, elles repartent, le formulaire jaune froissé dans la poche. L’arrêt du bus et puis la gare. Maintenant elles savent. Elles vont devoir s’habituer au règlement. Comme tant  d’autres elles vont apprendre qu’à l’extérieur c’est aussi la prison. Leur chair, leur moitié est derrière les barreaux pour une faute qu’elles n’ont pas commise.  Elles vont payer leur tribut à la société par amour. Elles l’aiment leur détenu de fils et de compagnon. C’était leur première visite autorisée.

Quelques minutes auparavant, les familles enregistrées patientaient devant la porte sécurisée. Ils avaient réservé leur entrée au guichet. Les places étaient comptées. Il ne fallait pas rater le départ.
En attendant chacun se préparait, tombant la veste, dénouant le foulard, un sac de linge propre coincé entre les jambes.

A l’extérieur, j’attends. J’ai droit au traitement de faveur. Je ne souffre pas, le détenu que l’on m’a attribué n’est ni mon père ni mon fils. Je ne suis coupable de rien. Je n’ai pas à m’inquiéter de l’heure. J’ai intégré le règlement. Il me suffit de présenter mon laissez-passer.
Derrière la vitre blindée, l’uniforme bleu tempête un peu. Il ne fait qu’appliquer le règlement. J’attends qu’il ait terminé.

Sur le pas de la porte,  un cloporte se débat, péréopodes  en l’air. Le dos rond, il pagaie avec frénésie. Sa carapace à segments vacille. Pathétique, il balance, un mouvement  à tribord,  un autre à bâbord.  C’est peine perdue. Il est condamné.

8 réflexions sur “Le cloporte

  1. Merci pour ces mots qui témoignent de ton attention à ceux qui sont enfermés , et à leurs proches fragilisés par cette absence et le regard de la société !Tes mots toujours sonnent vrai!

  2. Mais quand c’est ta famille , ta chair , ton sang que tu dois laisser là , après chaque parloir sans JAMAIS rien savoir de ce qu’y s’y passe vraiment ( personne ne dit jamais ce qu’y s’y passe , surtout pas à sa mère ou sa femme…..) , crois-moi , ton imaginaire , pourtant bien aiguisé , est sans doute bien en dessous de le réalité…..
    je ne le souhaite à personne !

  3. J’ai une arrière grand mère qui a fait cela tous les jours pendant six mois devant la prison de Troyes où était emprisonné un de ses fils torturé par la Gestapo. Elle en est morte, et son fils a été libéré par miracle grâce à l’arrivée des américains.

  4. je connais tellement bien cette situation ou les familles , condamnées elles aussi à une peine de plusieurs années , à la double peine de savoir l’un de leur proche à la merci d’un règlement qui ne leur sera jamais favorable , ni même juste , et elles , ces familles , condamnées par amour aux regards de mépris , à l’association de malfaiteurs…..condamnées sans jugement sauf celui des AUTRES , de ceux qui ne savent rien de ce qui se joue , condamnées à faire  » le dos rond  » , accepter l’innaceptable , les regards , les réflexions , pour que celui qui est enfermé ne subisse aucune représaille…..condamnées à se lever à l’aube , les jours de parloir , pour poireauter 45 minutes à l’avance , pour être sûres de ne plus JAMAIS rater un parloir pour une minute de retard…..çà nous est tous arrivé , au moins la première fois , alors on prévoit d’avoir de la marge…..
    un jour , quand tout çà sera derrière moi , quand la douleur et la peur auront fini de paralyser mes synapses , j’aimerai écrire un billet sur la solidarité qui se noue , de regards de detresse en sourires de connivence , entre ces familles qui n’ont pas d’autre trait commun que l’amour sans défaut pour l’un des leurs , incarcérés…..ces mamans bariolées , hautes en voix , habituées qui expliquent à une autre , un peu coincée , gris-souris , petite bourgeoise qui vient pour la toute première fois et , croit-elle , la dernière…..ces jeunes mamans , un petit à chaque bras qui s’interpellent d’un parloir à l’autre , prenant des nouvelles du petit dernier , qu’elles ne verront jamais grandir…..
    un jour , je raconterais…..
    toi , tu as écris là un texte magnifique……comme à ton habitude ! merci !

    • J’ai un beau-frère visiteur des prisons pour les cols blancs (escrocs financiers en général). Ce qu’il m’a raconté ressemble assez à cela.

Laisser un commentaire