Dimanche

Elle avait décidé d’aller à la boulangerie pour y prendre des pâtisseries  avant de se rendre au marché.  Devant l’immeuble, assis sur les marches d’une boutique  qui ne vendait plus rien depuis longtemps, il attendait. Le dimanche est un bon jour. Il pouvait espérer récolter quelques pièces.
Les gens sont plus généreux lorsqu’ils ne sont pas pressés. Ils se saluèrent en voisins. Elle était la dame du quatrième, il était le sans logis de l’entrée.  Ses compagnons d’infortune n’étaient pas encore arrivés. 
L’édenté du cinéma ne tarderait pas à le rejoindre, l’allumé de la gare, apparaîtrait une bouteille à la main, prenant toute la largeur du trottoir pour avoir le temps d’invectiver les passants. Il n’avait pas son pareil pour accrocher une moue dégoutée aux visages des femmes qu’il croisait. 
Se tâtant l’entrejambe de sa main libre, il aboyait ses rêves de luxures, déshabillant  les unes et les autres pour les affubler de mots crus propres à faire pâlir les plus endurcies. La victime du moment s’écartait invariablement.  Marie l’aperçut sur le pont, il prenait  l’apéro en regardant les mouettes qui se disputaient des quignons de pain  au ras de l’eau. Elle prit soin de traverser pour l’éviter. Elle ne l’aimait pas. Il était capable de lui ôter toute envie de sucrerie. Ce n’est guère plaisant, même le dimanche,  d’entendre une voix pâteuse  vociférer des insanités.
S’apprêtant à franchir le pont  elle rencontra  Janine, la dame du square, l’œil au beurre noir, cigarette au bec qui  examinait la rambarde avec inquiétude. Marie savait ce qui l’empêchait de continuer.
Elle la salua, prenant de ses nouvelles pour lui laisser le temps de faire sa demande. Janine vivait sous le porche d’une bâtisse aux fenêtres murées.  De jour comme de nuit elle arpentait le trottoir, dans l’espoir de dégotter trois sous, une cigarette, un moment pour raconter ses soucis. 
La rue c’était son domaine, elle se moquait de tomber, de faire une mauvaise rencontre mais elle était incapable de traverser le pont. Elle avait trop peur. Marie lui prit le bras comme la dernière fois pour l’accompagner de l’autre côté. Janine papotait,  geignant un peu, histoire d’être aimable. L’obstacle franchi, elle leva les yeux  et, d’une voix ragaillardie réclama de quoi payer son pain.
Devant la vitrine du boulanger, des gens en paniers attendaient. La nouvelle vendeuse préparait les paquets, frisant les rubans roses  du bout de ses ciseaux. Il n’y avait déjà plus de chouquettes,  mais il restait des religieuses au chocolat, les délicieux Paris-Brest de la maison et de jolies tartelettes meringuées  au citron.
Marie n’hésita pas un instant. Elle commanda deux boîtes identiques des trois desserts sélectionnées.  Le dimanche c’est fait pour çà.
Un carton au bout de chaque bras, elle reprit le chemin du pont. Janine trottait derrière un jeune fier à bras juste sorti du tabac. Elle espérait arriver à sa hauteur avant le feu pour lui demander une tige. Marie la suivit des yeux, presqu’amusée.  
La vie est trop gourmande pour  en perdre une seule miette. Un pigeon amorça un piqué sous son nez. Des mouettes se chamaillaient.  Elle devait se débarrasser de ses paquets avant de prendre la direction du marché. 
Il était toujours là, tenant salon devant la grille. Le taciturne du parking  l’écoutait sans rien dire, l’allumé vacillait, la jambe levée au bout du pied. Elle tendit  un des paquets enrubannés et pénétra dans l’immeuble.
Quelques minutes plus tard, alors qu’elle prenait la direction du marché, les voisins d’en bas s’étaient volatilisés.
Elle emboîta le pas au  flux des cabas. L’étal du fromager, les tréteaux du maraîcher, la vitrine réfrigérée du boucher. Elle fit un petit détour vers les panneaux du cinéma pour s’informer du programme de la soirée et poursuivit vers  la mairie, le seul espace  fleuri en toutes saisons.  Le bac à sable creusé à l’entrée du parc était toujours aussi pitoyable. Ils étaient là, tous les trois, rangés sur un banc, se partageant le contenu du paquet rose. Cela lui fit chaud au cœur. Elle rebroussa chemin pour ne pas les déranger. Le dimanche est une belle journée pour les gourmands.

5 réflexions sur “Dimanche

  1. Bonjour depuis ce mardi!
    Dimanche est derrière nous mais au ci- devant !
    Pourtant les jours se suivent sans se ressembler pour peu qu’on le veuille …
    Bonne journée!

Laisser un commentaire